Steven Palanchuck

Mourir entre deux consultations

Publié d’abord dans Profession Santé le 18 février 2026. Lire la version d’origine. Republié ici en intégral.

Depuis plus d’un an, je tiens un carnet entre mes gardes. J’y écris ce qu’on voit, ce qu’on porte et ce qu’on tait. Ce texte en est extrait.

Il ne savait pas encore que sa conjointe, depuis plus de la moitié de sa vie, était décédée.

Il me parlait avec candeur des derniers jours, de sa fatigue, de drôles de phrases incohérentes qu’elle lui avait sorties en essayant de déjeuner. Sauf qu’elle ne mangeait plus vraiment, «comme un petit oiseau», qu’il me confiait en réalisant, avec le recul, que ce n’était pas normal, en fin de compte.

Elle avait maigri.
Beaucoup.

Déjà qu’elle n’était pas très grande, ses joues avaient maintenant fondu, tandis que son ventre avait gonflé comme un ballon de plage.

Il me parlait de la faiblesse qu’elle avait eu après s’être levée de sa chaise dans la salle à manger. Il avait appelé l’ambulance pour qu’on vienne la relever, parce que sinon, il aurait bien pu finir au sol lui aussi.

Une fois arrivée à l’urgence, elle fut aussitôt prise en charge par toute une équipe, où chaque personne qui se joignait venait ajouter une couche de distance entre elle et lui. Il voyait bien qu’elle était probablement malade pour vrai, mais au moins, des gens s’occupaient d’elle.

«Je vais revenir demain matin», dit-il en quittant la salle de réanimation, laissant les gens s’interroger en silence sur les raisons de son apparente fuite. Peut-être ne comprenait-il pas à quel point elle était malade?

L’infirmier l’avertit:

«Mais vous savez, elle ne sera peut-être plus là demain. Votre conjointe est très malade.»

Il insista longuement sur le mot «très».

«Oui, je sais, elle va être au deuxième étage, aux soins intensifs», expliqua le conjoint, comme pour nous rassurer sur le fait que ce n’était pas son premier rodéo avec la mort.

L’infirmier reprit:

«Non, dans le sens où elle pourrait décéder avant de se rendre à demain. Vous comprenez?»

Il se contenta de lever le bras en l’air en nous envoyant la main alors qu’il partait.

Peu de temps après, c’est moi qui le rappelai au téléphone pour lui demander de revenir. J’étais inquiet que le cœur de sa femme s’arrête dans les prochaines minutes ou les prochaines heures. Il se passait visiblement quelque chose de grave et nous étions tous et toutes convaincus que la fin approchait, comme des marins sentant la tempête quand l’air change de texture.

Je voyais dans nos visages la résignation, oui, mais aucune panique. Nous étions préparés pour le pire.

Et le pire arriva.

Elle se mit à vomir.
C’était brun.
Ça sentait mauvais.
Une odeur que seuls ceux et celles qui l’ont déjà sentie reconnaissent.

Puis, tout s’enchaîna très vite. Elle avait aspiré ce liquide et les organes lâchèrent l’un après l’autre.

Elle était morte, comme ça.

Nous avons fait tout ce que nous pouvions, même si nous avions peu d’espoir que la vie revienne.

Son conjoint était revenu et je suis allé le retrouver au salon, celui-là même où j’avais annoncé tellement de mauvaises nouvelles. Mais là, j’étais là pour lui, pour elle.

Il avait commencé à me parler des derniers jours, de la fatigue, de drôles de phrases incohérentes qu’elle lui avait sorties en essayant de déjeuner. Il avait sans doute remarqué la façon dont je le regardais et il avait compris.

«Elle était rendue comme un petit oiseau. J’aurais dû l’amener avant, mais elle ne voulait pas venir à l’hôpital, encore.»

Je pris une respiration.

«Votre conjointe était très malade. Malheureusement, son cœur s’est arrêté. Nous avons fait tout ce que nous pouvions.»

Il ne répondait pas. Il attendait que je prononce les mots.

«Je suis désolé, mais votre conjointe vient de décéder dans les dernières minutes.»

Je marquai une pause.

Le silence nous enveloppait. Jamais un vrai de vrai silence, parce que l’hôpital.

Je voyais ses yeux contempler ses souvenirs. Les beaux moments, les moments moins beaux. Beaucoup de moins beaux moments à la fin.

Il dit:

«Au moins, elle ne souffre plus.»

Je répondis:

«Non, elle ne souffre plus maintenant. Et ça s’est fait rapidement. Je ne pense pas qu’elle ait été consciente bien longtemps de ce qui se passait», mentais-je en omettant de mentionner les vomissements en jets, les fractures de côtes à cause du massage cardiaque, le sang et les selles tout autour d’elle.

«Nous allons nettoyer un peu la chambre, puis vous allez pouvoir venir la voir.»

Je n’avais pas eu besoin de mentionner à l’équipe qu’il fallait la mettre belle. Ils savaient quoi faire.

En quelques minutes, le champ de bataille s’était transformé en un lieu de sérénité. Elle était couchée dans des draps blancs, l’air de dormir. Des chaises avaient été placées tout autour de son lit. On avait accroché l’image d’une colombe devant sa porte vitrée, signe qu’ici, seule la paix pouvait entrer.

Je pris un moment avec la famille quand ils se mirent à défiler. Ils étaient tristes. Je n’arrivais pas à l’être avec eux.

Mais là, je devais redescendre à l’urgence parce qu’on venait de me rappeler pour une consultation.

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