J’ai passé ma vie à faire semblant d’être fort
Publié d’abord dans Profession Santé le 16 juillet 2025. Lire la version d’origine. Republié ici en intégral.
J’ai été intimidé lorsque j’étais à l’école primaire et secondaire, comme plusieurs enfants. Je ne me souviens plus trop toujours pour quelles raisons, mais je suis tout à fait en mesure de me rappeler comment je me suis senti.
Ridiculisé.
Rapetissé.
Humilié.
Oublié.
Honteux de me savoir mis à l’écart.
Bousculé.
Culpabilisé.
Dénigré.
Insulté.
Blessé.
Dévalorisé.
Démoli.
Perdu.
Infantilisé.
Brisé.
Chaque prise de parole devenait un potentiel risque.
Chaque regard interprété comme un probable jugement de ma valeur.
Chaque tentative de m’afficher authentiquement créait une éventuelle brèche à exploiter pour m’atteindre.
Alors j’ai appris à me contrôler, à contenir ce que j’étais vraiment, à décoder les rituels sociaux afin de détecter les dangers réels et potentiels.
J’ai appris, pour survivre, à décider consciemment quelle partie de moi j’allais dévoiler et quelle autre devrait rester dissimulée. Je simulais ce qu’on attendait le plus probablement de moi pour ne pas déplaire, pour faire partie du groupe de la manière la plus banale et invisible possible.
Je me rends bien compte maintenant que tout ceci laisse des empreintes.
Vous pouvez donc vous imaginer comment je me suis senti au moment d’entrer dans une salle de thérapie de groupe dans un centre de traitement des dépendances pour la première fois.
À cet instant, je n’étais plus médecin, je n’étais plus soignant. Non, j’avais dix ans, j’avais quinze ans. Et je me dirigeais droit dans la fosse aux lions, dans un état si fragile que j’aurais pu me penser nu.
Et pourtant.
Pourtant…
Je m’y suis senti accueilli, compris, apprécié, soutenu, célébré pour ce cadeau que j’avais décidé de me faire, vu pour qui j’étais vraiment et non pour la manière dont je pensais devoir être perçu.
Le groupe, les autres, tout le monde avait une histoire unique. Chaque personne arrivant avec son bagage, rien n’était à prouver. Nous n’avions qu’à «être» et c’était parfaitement suffisant.
Aucun jugement.
Soudainement, ma valeur ne dépendait plus du regard des autres, mais bien de moi, de mes choix et de mes comportements. Je n’étais pas là pour m’exhiber ou me faire prendre en pitié. Je savais que j’avais affaire à d’autres humains ayant souffert de leur fragilité sans être capable de la gérer autrement qu’en l’anesthésiant, qu’en la camouflant, qu’en la restreignant.
Quelques semaines plus tard, ce n’était pas la fin de mon séjour. C’était la première étape de mon parcours. Je me sentais capable de redevenir ce soignant que je voulais respecter, capable d’écouter, de comprendre, de connecter, en étant un tout petit peu moins brisé.
On stigmatise souvent la vulnérabilité comme étant une faiblesse. À ce moment précis, je vous le dis, je ne me suis jamais senti aussi fort.