Steven Palanchuck

J’ai décroché. Et je ne suis pas le seul.

Publié d’abord dans Profession Santé le 12 novembre 2025. Lire la version d’origine. Republié ici en intégral.

Depuis quelques mois, je dois vous faire une confidence.
Je sens s’épuiser en moi une flamme qui nourrissait ma motivation à porter la voix des soignantes et des soignants qui souffrent en silence depuis si longtemps. J’écrivais tous les jours, ou presque, sur ce sujet vitalement important, et je m’efforçais de comprendre les racines de notre mal-être collectif afin de raconter l’histoire en son entier.

Au cours des dernières années, nous avons malheureusement été témoins de tragédies humaines au sein de notre communauté.
Je parle bien entendu des suicides. Lorsque le désespoir prend toute la place et que la mort ressemble à une option où, enfin, les souffrances pourraient se taire, c’est le signal d’alarme que nous devrions entendre pour agir et nous protéger.

Je vous l’ai déjà confié: j’ai déjà été envahi par ce genre d’idées sombres et, heureusement, j’ai pu réaliser à temps que l’espoir et la vie devaient être des choix conscients.
J’ai accepté que j’avais besoin d’aide et que je devais prendre une pause pour ne pas, à mon tour, devenir une statistique sinistre.

Parlant de statistiques, les données préliminaires du Sondage national sur la santé des médecins de 2025, mené par l’Association médicale canadienne (AMC), montrent que près de la moitié des médecins au pays (46%) rapportent un niveau élevé d’épuisement, et qu’un peu plus du tiers (37%) disent qu’ils comptent réduire leurs heures cliniques dans les 24 prochains mois¹.
Nous n’avons pas encore la ventilation par province, ce qui empêche de mesurer précisément l’effet du contexte québécois.
Mais, pendant ce temps, le Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ) a jugé nécessaire de sortir publiquement pour dire que les demandes d’aide avaient littéralement explosé dans les jours qui ont suivi l’adoption de la Loi 2².

Le signal est clair: même avant la Loi 2, récemment imposée sous bâillon³, les soignants n’allaient vraiment pas mieux.
Depuis l’adoption de cette loi-massue, plusieurs ont encaissé le choc, pas seulement dans leur pratique, mais dans leur motivation même à continuer.
Et, comme plusieurs d’entre vous, je ne suis certainement pas épargné par cette vague d’incertitude, de perte de contrôle et, surtout, de sens.

Je sais, dans mon cœur, que j’ai choisi cette profession par amour pour l’humain et pour la connexion authentique avec mes pairs.
Mais que faire quand ce feu faiblit au point de nous faire regretter nos choix de vie?

Je me sens souvent prisonnier de ces décisions que j’ai prises alors que j’étais encore porté par des idéaux, dans un système imparfait, certes, mais où, au moins, j’avais l’impression de faire partie d’un grand tout conçu pour soigner la population à coups de petits miracles et de bonne volonté.

Maintenant, je me sens saturé, épuisé, désengagé et en mode «survie».
On connaît la suite de cette réponse au stress: on peut soit combattre, soit fuir.
En ce moment, bien honteusement, j’ai choisi la fuite.

Je n’ai pas complètement abandonné la cause.
Je recharge mes batteries pour mieux revenir. Le feu n’est définitivement pas mort.
Ça en prendra bien plus que ça pour me briser.
Et je sais que je ne suis pas le seul à me sentir ainsi.

Je l’ai déjà répété souvent: personne ne viendra nous sauver.
Certainement pas nos personnes décideuses, ni même la population générale.
Nous ne cherchons pas la sympathie.
Cette force que nous cherchons, elle est déjà en nous.
Elle brûle parfois très fort, d’autres fois beaucoup moins.
Mais c’est notre responsabilité de l’entretenir et de nous rappeler comment nous soutenir entre nous.

Et ça, personne ne pourra jamais nous l’enlever.
Pas une loi.
Pas un gouvernement.
L’espoir ne mourra pas tant qu’on le portera consciemment.

Besoin d’aide? Programme d’aide aux médecins du Québec, 1 800 387-4166 · suicide.ca, 1 866 277-3553