Steven Palanchuck

«C’est ça ta vie maintenant: il faut que tu t’y fasses»

Publié d’abord dans Profession Santé le 11 août 2025. Lire la version d’origine. Republié ici en intégral.

Je suis enfant unique.

Ma mère m’a toujours dit qu’une valeur qu’elle voulait me transmettre, c’était l’autonomie. Afin de pouvoir affronter l’adversité, de devenir débrouillard, ingénieux lorsqu’il le fallait, capable de prendre soin de moi.

Mais ce que mon jeune cerveau a encodé, c’est: «Je dois m’organiser tout seul pour être digne d’amour.»

Et cette mentalité m’a longtemps servi. Elle a même nourri mes ambitions.
J’ai pu développer des talents par moi-même que je n’aurais peut-être jamais pu cultiver autant autrement.

Mais lorsque je ressentais quelque chose de désagréable, que je traversais des difficultés (comme tout le monde), mon premier réflexe n’était pas de tendre la main vers l’extérieur.
C’était plutôt d’aller puiser au fond de moi, pour aller mobiliser ces ressources dont j’avais besoin pour passer à travers.

Une fois devenu médecin, j’étais toujours dans la même dynamique.
Je me suis rendu jusqu’ici par moi-même, alors je me disais: «Je dois m’organiser tout seul pour être digne de ma profession et du respect de mes collègues.»

Quand on construit son identité de soignant, on réalise bien assez vite que personne ne viendra nous sauver, qu’il faut renforcer notre résilience. Les professionnels de la santé sont reconnus comme étant parmi les gens les plus résilients. Je nous ai souvent vus souffrir chacun de son côté, en silence, de peur de paraître faible, pas assez endurant.

Parfois, les manifestations visibles de la vulnérabilité ont même été activement réprimées par nos propres pairs, comme le mentionnait avec sensibilité le Dr Samuel Brassard, médecin de famille, dans une conversation que j’ai eue la chance d’avoir avec lui pour mon balado «Soigner jusqu’à se briser». Lorsqu’il était externe et visiblement dans un état dépressif, la personne à qui il a tenté de se confier, censée l’accueillir et le soutenir, lui a plutôt dit: «Écoute, c’est ça ta vie maintenant, il faut que tu t’y fasses, sinon tu n’es pas dans le bon domaine.»

Comme je le dis souvent, nous pouvons parfois être nos pires ennemis…

Ceci m’a fait constater à quel point on peut parfois sous-estimer le poids des mots, ceux qu’on se dit entre nous, mais aussi, et surtout, ceux qu’on se dit à soi-même. La stigmatisation de son propre épuisement mènerait à l’intériorisation de croyances profondément ancrées dans la culture de la communauté soignante.

En passant, je ne remets nullement en cause le souhait de mes parents d’avoir voulu faire de moi une personne autonome précocement dans ma vie. Je sais très bien que ceci venait d’un endroit bienveillant.

Je sais aussi que la très grande majorité de mes collègues sont également bienveillants quand vient le temps d’écouter et de soutenir un pair en difficulté.

Je pense cependant qu’on gagnerait toutes et tous à reconnaître à quel point la manière dont on prend soin (ou dont on ne prend pas soin!) de nous sert de modèle, positif comme négatif, et qu’on ne pourra pas changer notre culture du jour au lendemain.

On peut, par contre, dès aujourd’hui, faire le choix de changer notre perception de notre propre bien-être mental. Tout le monde en sortira gagnant, nous, nos collègues et même nos patients.

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