Steven Palanchuck

Briser le silence

Publié d’abord dans Profession Santé le 17 juin 2025. Lire la version d’origine. Republié ici en intégral.

J’ai longtemps pensé que c’était moi le problème. Que j’étais faible. Que je ne travaillais pas assez fort. Que je devrais trouver le moyen d’en faire un peu plus, toujours encore. Que je ne gérais pas assez bien mon temps. Que je procrastinais trop. Que j’étais trop sensible, parfois, et trop détaché ou déconnecté, d’autres fois. Que je n’étais pas mieux que mes patients qui consomment.

«Au moins, moi, je ne suis pas dans un lit d’hôpital. Je gère. Je suis fonctionnel...»

C’est toujours dans les limites de ma vie personnelle que cette souffrance s’est exprimée. J’ai essayé d’en parler avec quelques-uns de mes proches, mais j’avais rarement l’impression d’être compris, d’être vu, d’être entendu. J’avais surtout le sentiment d’être jugé.

«Ah oui? Un médecin dépendant?»

On m’a déjà dit de garder ça pour moi, qu’il y avait plus de risques que de potentiels bénéfices. On me rappelait mon code de déontologie. On réitérait que je ne pouvais offrir autre chose que «mon 100%» en tout temps, comme un pilote d’avion.

Pourtant, les normes et exigences de pratiques en aviation sont réputées comme étant les plus sévères au monde, au bénéfice de la sécurité de tout le monde, passagers comme équipage. On reconnaît qu’une personne ayant la responsabilité de se retrouver dans le cockpit d’une gigantesque carcasse d’acier pour la mener du point A au point B est imputable et que, conséquemment, les limites physiologiques du corps humain doivent être définies a priori et respectées sans concession.

Je suis médecin interniste en milieu communautaire. Je pratique également aux soins intensifs. «Je sauve des vies», comme dirait ma fière maman, infirmière retraitée. Pourtant, contrairement à un pilote de ligne, on semble oublier que moi aussi, je ne suis qu’un humain. Que j’ai des besoins de base, comme dormir, manger, socialiser, me reposer.

Une étude¹ récente et fascinante a quantifié les facteurs déterminants de l’épuisement professionnel chez les médecins avec une méthodologie rigoureuse. Les résultats viennent secouer les colonnes du temple. Les caractéristiques individuelles, longtemps associées au saint Graal de la résilience, expliqueraient moins de 4% des causes potentielles de l’épuisement. La majorité? La culture médicale.

Cette étude – menée par Banse et coll. (2025) et publiée dans PLOS Mental Health – identifie plusieurs dimensions nuisibles de cette culture: le surengagement professionnel, la glorification du sacrifice, l’idéalisation de l’invulnérabilité, la stigmatisation de la vulnérabilité. Autant de traits intériorisés et renforcés collectivement qui nuisent à notre santé mentale tout en perpétuant le silence.

Une des conséquences? Ce silence, dont je parlais au début, celui qui nous enferme et nous paralyse, qui nous décourage de demander de l’aide, qui entretient notre culture problématique.

Un soignant épuisé, comme je l’étais, voulait tout faire pour s’accrocher et continuer.

«C’est tout ce qu’il me restait», du moins je croyais.

Mais taire une réalité ne la fera pas disparaître pour autant...

Et si on veut véritablement protéger le public en veillant à une médecine de qualité, il faudrait probablement oser nommer ces zones d’ombre que nous avons toutes et tous en nous. Pas pour les étaler au grand jour, pas pour donner des leçons, pas pour prétendre avoir les réponses.

Non, il faut briser le silence pour se sortir de la honte et de la culpabilité de mettre parfois un genou à terre. C’est là, le vrai premier pas. C’est peut-être aussi le plus difficile, mais ce sera la seule façon de commencer à réparer ce soin qui s’est brisé en nous.

Un jour à la fois. Ensemble.

Besoin d’aide? Programme d’aide aux médecins du Québec, 1 800 387-4166 · suicide.ca, 1 866 277-3553